Photo-sensible

Né à Paris en 1949, François Lartigue signe 50 années de photographie en 2013. Le cliché des matelots au bord du bassin des Tuileries, collection du Musée Nicéphore Niépce, date en effet de 1963. Seule une légère contreplongée du cadrage trahit encore la taille du jeune photographe. Une carrière précoce menée discrètement, en parallèle de celle de son grand-père, le photographe Jacques-Henri Lartigue. Suivant sa propre voie, François Lartigue est devenu un homme d’image à double titre.

Grand Gibus et Petit Gibus
“La Guerre des boutons” d’Yves Robert

Les matelots – Jardin des Tuileries, Paris – 1963.

Au cinéma tout d’abord, où il joue Grand Gibus en 1961 dans “La Guerre des boutons” d’Yves Robert aux côtés de son frère, Petit Gibus. Quelques années plus tard, le BEPC en poche, il entre au Laboratoire LTC grâce à André Bac, le chef opérateur du film, puis chez ALGA Cinéma. Il débute ensuite sur les plateaux comme second assistant de Jean Boffety pour “Les Choses de la vie” de Claude Sautet en 1969. Directeur de la photographie depuis 1988, il a tourné de nombreux longs métrages, travaillant entre autres avec Claude Sautet, Jacques Demy, Henri Verneuil, Philippe de Broca, Jacques Deray, Bertrand Blier, Claude Zidi, Pierre Richard, René Feret, Jacques Bral, Carlos Saura et Marco Pico.

Tournage de “Une Chambre en ville” de Jacques Demy.

En 1983, il est également le chef opérateur du documentaire “Les grands photographes” de Florence Gruère et Claude Gallot. Ses rencontres avec André Kertész, James Van Der Zee, Henri Cartier Bresson et ses retrouvailles avec Robert Doisneau, ami de la famille, seront décisives pour la relance de son travail de photographe, un temps délaissé pour le cinéma. En 1994 et 1996, le Musée Nicéphore Niépce et La Bibliothèque Historique de la Ville de Paris font respectivement l’acquisition d’une collection de ses tirages. Depuis, son œuvre photographique a fait l’objet de plusieurs expositions personnelles.

Tournage de “Le Septième Jour” de Carlos Saura.

Tournage de “L’Héritier”, de Philippe Labro avec Jean-Paul Belmondo.

Tournage de “Peur sur la ville”, Henri Verneuil.

Tournage de “Deux hommes dans la ville” avec Alain Delon.

Tournage de “Buffet froid”, Bertrand Blier.

Tournage de “Le Schpountz” avec Gérard Oury.

L’OBJECTIF HUMANISTE

L’œuvre photographique de François Lartigue frappe par la constance de ses choix formels : les images, exclusivement en noir et blanc, sont réalisées avec un seul objectif, un Canon 35mm de 1962, offert à l’adolescence par son grand-père, Jacques-Henri Lartigue. Il en joue depuis comme d’un musicien son instrument. Ses prises de vues, situées essentiellement à Paris, s’arrêtent sur le spectacle des rues et des jardins, l’animation des bistrots et des places parisiennes. Affranchi de l’obligation de réinventer sans cesse un contexte, le photographe puise dans cette fidélité à ses sujets une grande liberté d’expression.

“Pour le cinéma, j’éclaire des décors, des acteurs, je fais des images en couleurs, sophistiquées, mises en scène. En photo, au contraire, par contradiction peut-être, je capture les scènes sans les provoquer, mais en attendant le bon moment, c’est-à-dire le bon geste naturel ou le bon regard des gens qui passent, discutent, travaillent. Je ne cherche pas l’esthétisme mais plutôt l’action, dans le bon cadre, qui donnera toute la vie à ma photo.”

Mariage – Rue des Abbesses, Paris – 1965.

Le grand-père, l’enfant et la glace, île Saint-Louis, Paris.

Ainsi, François Lartigue n’est pas un faiseur d’images, il a le coup d’œil et la sensibilité d’un “pêcheur d’images” comme se définissait lui-même Robert Doisneau. Entre deux tournages, il déambule dans les rues de la capitale à Vespa, à l’affût, jusqu’à ce qu’un détail provoque son attention. Il peut s’agir d’un lieu qu’il appréhende comme un décor, anticipant le moment où, sans le savoir, un passant s’inscrira dans une scène que lui seul saura faire jouer par son sens du cadrage. Son œil sait aussi repérer les coïncidences et les anachronismes liés à la collision éphémère des êtres et des choses. Avec humour et poésie, François Lartigue extrait l’invraisemblance au cœur du quotidien. Sa sensibilité aux situations insolites est l’un des signes remarquable de son œuvre.
Héritier de la photographie humaniste et de l’esthétique du “réalisme poétique” défini par Claude Nori, François Lartigue prend la suite des maîtres du genre. Observateur et témoin, il continue à documenter Paris et l’évolution de ses archétypes qui, en 50 ans, ont perdu de leur pittoresque pour gagner en éclectisme.

Femme allongée, Carrousel du Louvre, Paris.